PICaPICA : récit d’une course hors normes
C’est une course encore peu connue du grand public, loin de l’agitation de l’UTMB. Un événement intimiste qui réunit 299 coureurs seulement. Elle marque par sa beauté, mais aussi par son parcours extrême, qui impose de rester humble face à la montagne et à ses caprices. Bienvenue à la PICaPICA, cet OVNI de l’ultra-trail !
Cet article retrace ma participation à la PICaPICA et à la PicAriège (sa petite sœur), entre réussite et abandon, plaisir et souffrance, joie et déception.
Une épreuve à part, au cœur des Pyrénées ariégeoises
Le Challenge du Montcalm, bien connu pour son marathon de montagne, existe depuis 1990. Au départ du village d’Auzat, en Ariège, sa course reine, la PICaPICA, est présentée par l’organisation comme une aventure « réalisée par des montagnards pour des montagnards » : 109 km, 11 500 m de dénivelé positif, plus de quinze passages au-dessus de 2 400 m, dont quatre au-delà de 3 000 m. Le parcours passe notamment par le pic du Montcalm (3 077 m) et la Pica d’Estats (3 143 m), point culminant de la Catalogne.
Sa petite sœur, la PicAriège, reprend une partie du tracé sur 70 km et 7 000 m de dénivelé positif. Les deux épreuves imposent de justifier d’une expérience préalable en haute montagne avant même de pouvoir s’inscrire. Le responsable de l’organisation valide lui-même chaque dossier pour s’en assurer.
Ce n’est pas une course qui cherche à rassurer le plus grand nombre. C’est une course de montagne au sens plein : des sections où l’on ne court plus, où l’on ne marche même plus, où l’on progresse simplement, parfois à une vitesse proche de zéro.
2024 — Premier essai
Étape dans ma préparation pour la Diagonale des Fous, je ne savais pas à quoi m’attendre quand je me suis inscrits à la Picariège. La montagne, je connais un peu, mais je ne cours généralement pas à 3 000 m d’altitude. Me voilà embarqué pour une aventure de 70 km et de nombreuses heures sur un terrain qui va s’avérer plus difficile que prévu.
Départ à 7 h, dans une atmosphère un peu mystique : ciel gris, vent frais, visages fermés et sérieux. Le programme est simple : quatre grosses montées, quatre grosses descentes. Sur le papier, quelques chiffres qui font réfléchir : entre 1 500 et 1 800 m de dénivelé positif par montée, à des altitudes où seuls les cailloux poussent.

Dès la sortie du village, le ton est donné. Une montée de 1 700 m de dénivelé, d’abord en sous-bois, puis sur une crête qui mène au premier sommet. À quelques endroits, il faut mettre les mains pour grimper. On commence à comprendre : c’est plus que du trail, et il va falloir se montrer vaillant pour aller jusqu’au bout.
La brume enveloppe les montagnes, le soleil essaie de percer timidement. Et soudain, au milieu de ce paysage chaotique fait de roche, quelque chose d’inattendu : un homme joue de la flûte tibétaine au bord d’un étang. Une scène hors du temps, qui me donne des frissons et une envie soudaine de partir découvrir le Tibet. La course vient de commencer sur une note singulière.
La deuxième montée se fait en deux temps, avec une partie bien plus technique à partir du refuge du Fourcat, en direction du pic de Malcaras. Pas des marches, mais des rochers, de gros blocs de pierre et une pente tellement raide qu’on progresse plus vite à la verticale qu’à l’horizontale…
Un col, puis un aller-retour pour rejoindre le deuxième sommet de cette aventure, avant de descendre vers la base de vie de Soulcem. Une base de vie à « seulement » 30 km du départ, qui fait pourtant du bien, étant donné la difficulté croissante du parcours.

Et quand on parle de difficulté, celle qui nous attend à la sortie de la base de vie est probablement la plus éprouvante que j’aie eu l’occasion d’affronter. N’ayons pas peur des mots !
D’abord, un sentier longe le lac de Soulcem, puis se met rapidement à monter en direction du Montcalm. Le vallon du Riufret se dresse devant nous : un mur de 1 500 m de dénivelé positif. Un sentier bien marqué, mais raide au début, puis des cailloux et, pour finir, une barre rocheuse qu’il faut escalader à l’aide de cordes. Plusieurs heures d’effort avant de rejoindre le col.

La suite est assez simple — à décrire, du moins : trois sommets à plus de 3 000 m, qu’il faut monter et descendre à tour de rôle pour pointer.
Et à ce moment précis, il se passe quelque chose. Le soleil se couche, les montagnes émergent au-dessus de la mer de nuages, une bénévole joue de la trompette, dont les notes résonnent contre les falaises environnantes. Un sentiment de grandeur qui me fait me sentir tout petit. Les frissons reviennent. Quelque chose qu’il faut vivre, qu’on ne peut pas raconter simplement avec des mots.

Mais la nuit tombe, et la pente s’incline dans l’autre sens. Autant dire que sauter de bloc en bloc à la frontale, traverser des névés et rester malgré tout lucide demande un effort considérable. Et tout ça sur près de 2 000 m de dénivelé négatif.
Une première partie très technique nous mène au refuge du Pinet, où une scène nous saisit : un coureur avec une perfusion dans le bras. Ça nous refroidit tous sur le coup. J’essaie malgré tout de prendre du recul et de me dire que je suis plutôt bien à ce stade de la course. Le reste de la descente, en sous-bois, est bien moins technique, mais pas moins raide.
En bas se trouve la seconde base de vie, à l’Artigue. Un moment de repos qui s’impose de lui-même, avec repas chaud, kinés et chaleur humaine. On sait maintenant qu’il ne reste « plus » qu’une grosse montée, la dernière des quatre.
Direction la pique Rouge de Bassiès : 1 500 m de dénivelé positif sur de grandes dalles de granit, avec ce point lumineux rouge, au loin, qui paraît inatteignable.
À force de le scruter, ce point rouge finit tout de même par se rapprocher. Mais avant d’atteindre le sommet, je tombe sur un coureur tellement blafard que ça se voit dans la nuit. Il semble en hypoglycémie, à la limite du délire. Après lui avoir donné quelques trucs à manger, je l’accompagne jusqu’aux bénévoles pour qu’ils le prennent en charge.
À cette allure, on passe facilement plusieurs heures entre deux ravitos. La consigne d’emporter assez de vivres prend ici tout son sens.
Cette fois, ça sent bon. Il reste à descendre jusqu’au refuge de Bassiès pour reprendre quelques forces, puis à remonter vers le port du même nom et à gravir les derniers 300 m de dénivelé positif. Enfin, on peut dérouler les dix derniers kilomètres jusqu’à l’arrivée.

Nous sommes samedi matin. J’ai passé largement plus de vingt-quatre heures à arpenter la montagne.
Peu après l’arrivée, une bénévole me lance : « Tu reviens l’année prochaine pour faire la PICaPICA ?«
À suivre…
Deux ans après, j’ai oublié…
L’année suivante, il y a eu la Diagonale des Fous, et une conviction peut-être un peu trop confiante : avec l’expérience d’une course aussi longue et éprouvante, n’importe quelle autre épreuve devrait pouvoir se négocier sans trop d’encombre.
Cette confiance m’a poussé à m’inscrire à la PICaPICA. Je me disais que j’avais réussi à terminer la PicAriège et qu’il n’y avait « que » 40 km de plus pour la grande sœur. Mais le temps efface certaines choses…
J’arrivais quand même avec un vrai atout : la connaissance du terrain. La PicAriège de 2024 et quelques reconnaissances couvraient déjà 90 des 109 km du parcours. J’avais des temps de référence et la certitude de pouvoir reproduire ma performance d’il y a deux ans, étant mieux entraîné et avec des bâtons cette fois. Mais j’avais fini par oublier la difficulté brutale des sentiers.
Sauf que la préparation ne s’est pas déroulée comme prévu. Des blessures à répétition, liées à un volume et à une intensité pour lesquels mon corps n’était pas prêt, ont retardé le début du travail spécifique. La préparation ciblée sur le gros dénivelé et l’altitude n’a démarré qu’au début de l’été, trop tard pour une vraie assimilation.
Et le sommeil, déjà fragile, s’est encore dégradé à l’approche de la course, entre la chaleur et les nuits passées loin de chez moi. Je suis arrivé sur la ligne de départ avec quelques cartes en moins.
Le jour J, jusqu’à la bascule
Vendredi matin. Nuit courte, lever à 2 h 45, petit déjeuner copieux et départ à 4 h.
Les prévisions météo restent incertaines. L’organisation a décidé de prévoir des points d’arrêt à différents endroits, pour qu’aucun coureur ni bénévole ne reste en haute montagne à partir du samedi midi. La décision de relancer ou non la course doit être prise le samedi soir.

Je pars à un rythme contenu, avec un cardio maîtrisé sur la première montée et la première descente. Tout se déroule comme prévu. Mais déjà, une crampe vient me titiller dans une petite relance, après seulement 15 km. Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive après une longue descente en retenue. Première alerte.
Le ravito d’Izourt tombe pile sur mon temps de référence. Il fait encore frais. Puis vient la première partie andorrane, cassante, technique, sans être forcément la plus raide.
Le soleil monte, la chaleur s’installe et l’eau manque sur cette portion. Je trouve un cours d’eau pour remplir mes gourdes, in extremis, mais la soif devient de plus en plus présente. Le retour au Fourcat se fait par une pente raide et glissante en plein soleil, suivie d’une descente technique entre de gros blocs, le long du lac.

Gros coup de mou au Fourcat. À ce moment-là, j’erre un peu, sans trop savoir quoi manger, ni parvenir à décider si je me pose ou si je repars. Finalement, je fais le plein d’eau et reprends le chemin.
La montée vers le pic de Malcaras, que j’avais occultée dans ma tête, se fait à 1,5 km/h. Ce ne sont pas des marches, ce sont des rochers qu’il faut escalader. Et pourtant, je suis grand !
La descente vers Soulcem, longue et difficile, s’accompagne d’une soif de plus en plus difficile à calmer. Peu d’eau sur cette portion, et je sens la déshydratation s’installer.
Soulcem, l’instant de vérité
En arrivant à Soulcem et en voyant ma famille m’attendre, un trop-plein d’émotion remonte d’un coup. J’ai du mal à me contenir. Je sais, à cet instant précis, que je n’irai pas au bout. Et pire, que je suis loin de reproduire ma performance d’il y a deux ans.
Cette pause me fait quand même du bien. Je prends le temps de m’alimenter, difficilement. J’y passe peut-être plus d’une heure. Je me dis que je ne peux pas m’arrêter là, que ce n’est qu’un coup de mou.
Je repars en laissant ma femme et ma fille derrière moi, et retrouve un peu d’énergie en discutant avec d’autres coureurs.
Mais mes jambes me rappellent vite à l’ordre. Et toujours cette soif. L’eau tiède dans les gourdes ne me désaltère pas, seules les compotes passent encore, et l’écœurement grandit à chaque kilomètre.
La tempête qui décide à ma place
Au Mirador, à la frontière andorrane, les bénévoles gardent le moral malgré l’heure et la fatigue ambiante. Moi, le doute s’installe.
Redescendre à Arcalís pour me refaire la cerise et continuer de nuit sur cette partie du parcours, finalement pas si difficile ? Ou rebrousser chemin avec un autre coureur, déjà décidé à abandonner ?
— Attendez, je ne suis pas encore d’accord avec moi-même !
Ce serait dommage de regretter ce choix, si facile à faire maintenant : arrêter et rentrer à la maison. Et puis quoi ? Je ne suis pas arrivé jusqu’ici pour renoncer !
Puis le tonnerre gronde au loin, avec des rideaux de pluie qui approchent. L’orage en montagne, ce n’est pas quelque chose avec lequel il vaut mieux plaisanter. Tout le monde a en tête les mesures prises par l’organisation et le risque qui plane.

Trois coups de tonnerre plus tard, mon choix bascule : je rends mon dossard. Une décision difficile, mais parfois, il faut savoir se résigner.
Il reste encore à redescendre vers Soulcem par le mur que nous venons de monter. J’arrête finalement ma course à 45 km et 4 500 m de dénivelé positif.
Ce qu’il en reste
Sur le coup, ça ressemble à une mauvaise décision. D’autant que les orages sont finalement partis du côté espagnol. Mais je ne saurai jamais comment j’aurais tenu la nuit suivante, peut-être en compagnie des trois coureurs bretons qui descendaient au même moment.
Il m’a clairement manqué cet esprit de groupe qui, deux ans plus tôt, avait fait toute la différence. Tout le monde était de toute façon très tendu ce jour-là, avec les barrières horaires resserrées par l’organisation. Nous aurions été stoppés un peu plus loin quoi qu’il arrive.
En fin de soirée, la course a finalement été arrêtée définitivement pour tous les coureurs bloqués aux différentes barrières. Aucun regret, dans ces conditions.
La déception reste réelle, mais il faut être honnête dans l’analyse. Au-delà de la déshydratation, qui a clairement pesé sur le physique, je me suis trop reposé sur mes acquis, sans vouloir regarder en face le relâchement pourtant présent depuis le début de la saison.
Il m’a manqué de la rigueur dans la préparation, et ce type de course ne pardonne pas les approximations. C’est l’extrême de l’ultra : la marge d’erreur est mince.
Je n’exclus pas de revenir chercher le fameux caillou dans quelques années, mais avec une préparation bien plus sérieuse cette fois.
La beauté malgré tout
Ce qu’il faut retenir, au-delà de l’abandon, c’est que ces deux courses font partie des plus belles qu’il m’ait été donné de courir.
Le passage au-dessus des nuages au sommet du Montcalm, la trompette qui résonne sur les crêtes, les sentiers de haute montagne et leurs paysages somptueux, bruts et sauvages… Ce sont des images qui restent bien après que la déception de l’abandon s’est effacée.
Et puis il y a cette équipe organisatrice chaleureuse, profondément humaine, mais aussi responsable, qui sait prendre les décisions difficiles pour la sécurité de tous.
Le Challenge du Montcalm ne pardonne rien sur le terrain. Mais il donne, en retour, des instants qu’aucune autre course ne m’a offerts jusqu’ici.
