Sacrifices & discipline liés à l’ultra trail

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On aime bien raconter le coureur d’ultra trail comme quelqu’un qui a « tout sacrifié » pour sa passion. Une formule qui fait bien dans une interview. La réalité est plus nuancée : il y a des choses que j’ai vraiment laissées de côté, d’autres que je refuse catégoriquement de toucher, et une, en particulier, qui est devenue non négociable. Sacrifices & discipline liés à l’ultra trail : ce que ça implique concrètement dans mon quotidien

Cet article s’appuie sur mon expérience personnelle de la manière dont l’ultra trail a redessiné mon quotidien : mes arbitrages, pas une méthode universelle.

Sacrifices & discipline liés à l'ultra trail

Le mythe du sacrifice total

Le récit du sacrifice total existe bien, en particulier autour des grosses préparations pour des courses vitrines comme l’UTMB : entraînement intensif, coût financier, temps volé à la famille. Plusieurs témoignages publiés dans le milieu du trail le racontent noir sur blanc. Mais ce n’est pas le seul son de cloche : certains coureurs, y compris dans les mêmes médias, revendiquent explicitement le contraire, que ce n’est pas du sacrifice mais de la passion, et que rien n’y est vécu comme une punition. Ce récit n’est donc ni un mythe inventé, ni un consensus partagé par tous les coureurs.

Ce n’est pas exactement ce que j’ai vécu, et surtout pas ce que j’observe en discutant avec les coureurs autour de moi. J’ai changé de mode de vie, clairement, mais parler de « sacrifice total » serait malhonnête. J’ai fait des arbitrages, certains évidents, d’autres plus difficiles, et j’ai aussi des lignes que je refuse de franchir. C’est cette cartographie précise (ce que je laisse, ce que je garde, ce qui est non négociable) qui me semble plus intéressante à raconter qu’un récit de sacrifice héroïque, qu’il soit vrai pour d’autres ou pas.

Ce que j’ai laissé, ce que je garde, ce qui est sacré

La fête et la bonne chère, réduites mais pas bannies. J’ai toujours été sportif, depuis très jeune. Mais j’ai aussi toujours beaucoup aimé faire la fête avec des amis, enchaîner des repas gargantuesques, et me faire plaisir au restaurant. Le trail, puis l’ultra trail, m’ont apporté quelque chose qui dépasse ce plaisir immédiat. Je ne me refuse toujours pas un bon repas entre amis ou une adresse gastronomique, mais ces occasions sont devenues plus rares. Et mon corps me le rend bien. En même temps, qui dit plus rare dit… plus précieux. Quand j’ai la chance de m’attabler avec des amis ou de pousser la porte d’un restaurant qui me fait envie, je n’y vais plus par habitude mais par vraie envie, et j’en profite pleinement, sans arrière-pensée ni culpabilité. L’entraînement n’a pas tué le plaisir, il lui a redonné de la valeur.

Ce changement a eu un effet collatéral que je n’avais pas anticipé : mon cercle d’amis s’est naturellement resserré. Certains ne comprenaient plus mes choix, et la distance s’est installée d’elle-même. Ceux qui restent sont soit des coureurs, soit des gens suffisamment ouverts d’esprit pour ne pas juger un emploi du temps différent du leur. Je trouve ça plutôt sain, mais je ne prétends pas que cette réduction du cercle social soit un pur gain. Voir certaines relations s’éloigner a aussi son coût.

La famille : une ligne que je refuse de franchir. C’est un équilibre fragile, et je le dis tel quel plutôt que de prétendre l’avoir résolu une fois pour toutes. Je ne veux pas faire de sacrifices sur ce terrain là. Concrètement, ça veut dire adapter mon planning pour que ma passion ait le moins d’impact possible sur mes proches : des entraînements tôt le matin, ou entre midi et deux en semaine, plutôt que sur des créneaux qui empiéteraient sur le temps commun. Je troque volontiers une heure de série télé ou de canapé contre une séance sous la pluie, sauf en phase de récupération bien sûr. Et je profite de toutes les occasions disponibles pour enfiler mes baskets sans que ça déborde sur le reste.

Le sommeil, la vraie ligne rouge. S’il y a une chose sur laquelle je transige le moins, c’est le sommeil. Sans mes 8 heures, je deviens franchement désagréable (mon entourage confirmera, avec humour ou pas). Il y a quelque chose de très motivant à se lever en forme, enchaîner une grosse séance le matin, puis tenir une journée de travail sans piquer du nez. Ceci dit, quand je me couche tard (et ça m’arrive, je ne suis pas dogmatique), je ne culpabilise pas pour autant. J’y vois même une occasion : m’entraîner dans des conditions de fatigue proches de ce qu’on vit après une nuit passée dehors sur une course longue. La nuit suivante, en revanche, tout rentre dans l’ordre.

Chaussures au pied du lit

Les limites de cet équilibre

Cet arbitrage me convient, mais il ne prétend pas être une méthode universelle. Il repose sur ma situation précise (mon emploi du temps, mes contraintes familiales, ma marge de manœuvre) qui n’est pas celle de tout le monde. Quelqu’un avec de très jeunes enfants, des horaires de travail imposés, ou des contraintes de santé différentes n’aura pas la même latitude pour caser un entraînement tôt le matin ou entre midi et deux.

Il y a aussi une part d’ombre que je préfère assumer plutôt que passer sous silence : le resserrement du cercle social, même vécu positivement, reste une perte réelle pour certaines relations. Et l’équilibre familial que je décris comme « une ligne que je refuse de franchir » reste, par définition, fragile. Le mot n’est pas choisi par hasard.

Ce que tu peux en tirer

Plutôt que d’essayer de reproduire mes arbitrages tels quels, l’exercice utile est de faire ta propre cartographie : qu’est-ce que tu es prêt à réduire sans regret, qu’est-ce qui est non négociable pour toi, et où se situe ta propre « ligne sacrée ». Celle qui, si tu la dépasses, te met vraiment de mauvaise humeur ? Poser ça clairement évite de te faire imposer, par le milieu du trail ou par les récits qu’on y raconte, une hiérarchie de sacrifices qui n’est pas la tienne.

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