Pourquoi l’ultra trail ?

12 minutes

Ce texte n’est pas un guide, ni un test produit : c’est l’édito fondateur du site, l’histoire de pourquoi je cours des heures alors que rien ne m’y oblige. Tout ce qui suit est vécu, de mes premiers trails à la Diagonale des Fous en passant par mon premier abandon en 100 miles.

« Cet article s’appuie sur mon expérience personnelle de coureur d’ultra trail, de mes débuts sur mes premiers trails dans les Pyrénées jusqu’à la Diagonale des Fous. »


Chemin des anglais

La scène d’ouverture : le chemin des Anglais

La Diagonale des Fous ne porte pas ce nom par hasard. Passé le ravitaillement de la Possession, on longe la route du littoral pour rejoindre le fameux chemin des Anglais. C’est une épreuve mentale à elle seule, conçue pour jauger ce qu’il reste de résistance aux coureurs à cette heure de la course. Un chemin pavé de roche volcanique sans joints, remodelé au fil des cyclones. Parfois les blocs sont proches et plats, presque cléments. Mais parfois c’est le chaos. Et plus on avance, plus le chaos reigne.

On essaie de suivre la ligne tracée au milieu, censée guider les pas. Sauf que ce n’est pas toujours le meilleur chemin. Il faut lire le terrain en permanence, choisir où poser le pied pour économiser l’énergie qui reste. Et cette lecture là, minute après minute, use une énergie mentale qu’aucune barre énergétique ne vient nourrir. Il est 4 heures du matin,  au milieu de la troisième nuit. La fatigue ne pèse plus, elle écrase.

C’est là que les blocs ont commencé à se répéter dans mon regard, toujours les mêmes. Une boucle que mon cerveau épuisé rejouait à chaque virage. Je sentais le sommeil me gagner, debout, en pleine marche. Alors j’ai fait la seule chose qui pouvait me tenir éveillé : parler à la personne à côté de moi. Encore aujourd’hui, je ne saurais dire avec certitude si c’était un homme ou une femme. Un coureur local qui nous suivait depuis un moment s’est glissé dans la conversation, plein de blagues, puis un autre, et encore un autre. Non, ce n’étaient pas des fantômes ni des d’hallucinations : juste des coureurs bien réels, aussi épuisés que moi, qui avaient besoin du même remède au même instant.

L’énergie est revenue par la conversation. On enchaînait les ravines. Ca monte, ça descend, ça remonte sans qu’on en voie jamais le bout. Des portions entières où les cailloux se dressent à la verticale, espacés comme pour mieux piéger une cheville distraite. Il aura fallu près de trois heures pour parcourir à peine sept kilomètres. Le mot « éprouvant » semble presque trop poli pour ce que c’était.

Et puis, enfin, le bout du chemin. Le jour s’est levé timidement, presque gêné d’avoir mis autant de temps à arriver. Le ravitaillement de la Grande Chaloupe est apparu. Pas de repas consistant cette fois, mais plutôt des lits de camp juste avant la sortie. Je me suis autorisé une sieste de douze minutes. Exactement douze, pas une de plus : après le chemin des Anglais, je me disais que ça ne pouvait que me faire du bien. À peine les yeux fermés, j’ai sombré dans un sommeil si profond que j’aurais pu y dormir plusieurs heures si je n’avais pas mis mon réveil.

C’est en reprenant la route, groggy mais debout, que ma famille m’est apparue en pensée sans prévenir, sans lien logique avec quoi que ce soit autour de moi. Des frissons ont couru sur mes bras, l’adrénaline est revenue d’un coup, avec elle une certitude : plus rien ne m’arrêterait. J’irais jusqu’au bout.

C’est cette nuit-là que j’ai compris pourquoi je fais de l’ultra trail. Pas pour la médaille ni pour la ligne d’arrivée. Pour ce moment précis où le corps dit stop, où l’esprit s’accroche à n’importe quoi pour continuer, et où l’on découvre, à l’aube sur un volcan, une sensation indescriptible qu’on n’avait encore jamais éprouvé.

Le point de départ : la curiosité et le défi

Trois ans plus tôt, mes pieds racontaient une autre histoire. Un 50K dans les Pyrénées, mon plus gros trail jusque-là sur les sentiers rudes de l’Ariège, et des ampoules plein les pieds qui parlaient à ma place. Ce jour-là, une question s’est installée, discrète mais tenace : est-ce que j’ai vraiment envie d’aller plus loin ?

Les semaines suivantes ont été occupées par ce genre d’interrogations qu’on croit techniques et qui, en réalité, engagent bien plus que ça. Plus court ? Plus rapide ? Plus long ? J’ai vite compris que la question n’était pas là. Ce que je cherchais n’étaient ni une distance ni un chrono, c’était des lieux somptueux, des décors qui marquent et qu’on n’oublie pas même des années après. C’est ainsi que je suis tombé sur la Mascareigne, un 70 km à la Réunion, en marge de la Diagonale des Fous. Je me promettais de rester raisonnable sur la distance, mais pas sur les paysages.

Entre-temps, j’ai rejoint un club près de chez moi, histoire de sortir l’entraînement de sa solitude habituelle. Le président avait bouclé le Tor des Géants, de quoi impressionner n’importe quel débutant, et je n’ai pas fait exception. Puis, dès la première sortie collective, une rencontre qui m’a marqué : un membre du club, et une discussion qui reste encore gravée aujourd’hui.

Pourquoi tu ne tentes pas la grande ?

Suivi d’un conseil qui a fini par devenir une manière de penser dans mon quotidien, bien au-delà de la course :

Ne te mets pas de limites.

Des mots simples qu’on entend parfois sans qu’ils nous atteignent. Mais ceux-là ont changé quelque chose.

Le glissement : quand le défi devient obsession

Avec cet objectif en tête, il restait une question bien plus vaste que l’entraînement lui-même : comment construire, étape par étape, ce qui me permettrait d’aborder sereinement ce monument de l’ultra trail ? Cette course dont tout traileur rêve de courir, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie.

Je m’étais donné trois ans. Pourquoi trois ? Aucune idée précise, sans doute l’instinct de ne pas brûler les étapes et de confirmer progressivement, course test après course test, expérience après expérience. J’ai bâti un plan d’entraînement, je me suis mis à dévorer tout ce qui touchait à cette discipline hors norme, avec l’excitation un peu naïve de celui qui découvre un nouveau monde.

Et sans que je m’en rende vraiment compte, ma vie a commencé à s’organiser autour de mon calendrier d’entraînement. Le renfo à l’aube avant d’aller travailler, les sorties sous la pluie qu’on ne fait par plaisir pour personne, sauf peut-être pour soi-même. Les week-ends en montagne, loin de la famille, à gravir des sommets pour le seul plaisir de casser de la fibre en descente. Mes priorités ont glissé sans bruit : chaque instant libre devenait une occasion de progresser, de me tester, d’apprendre, ou simplement de récupérer pour mieux recommencer.

Construire son plan d’entraînement sur plusieurs années

Et plus j’avançais dans cette construction, plus une image me venait en tête : le stade de la Redoute et cette dernière ligne droite qui annonce enfin l’arrivée. Je ne pensais plus qu’à ça. Cette image est devenue mon carburant dans les moments de doute. Tout ce que tu fais, tu le fais pour ce moment précis.

Ce que ça change dans le corps

Aujourd’hui, mon corps a appris à encaisser. Pas sans me rappeler à l’ordre de temps en temps. Une manière assez directe de me signifier que je ne suis pas un élite, que je ne peux pas m’enfiler l’entrée, le plat et le dessert, sept jours sur sept, avec l’intensité des plus grands noms de la discipline. Le corps a ses limites, même quand la tête refuse de les entendre.

Ceci dit, il encaisse mieux qu’avant. Il récupère plus vite, il est plus solide. Je me surprends parfois à courir un 80 km « juste pour l’entraînement ». Une phrase qui, dite à haute voix devant quelqu’un d’extérieur au milieu, sonne toujours un peu absurde.

Cette solidité a un prix, ou demande plutôt quelques concessions. Je surveille davantage ce que je mange, mon sommeil est devenu presque sacré et les festins sont plus rares (sans pour autant avoir complètement disparus). Il faut aussi savoir se faire plaisir, sous peine d’oublier pourquoi on fait tout ça.

Recuperation post-course via lalimentation

Et puis il y a la douleur. Sur ce point, une vérité simple : le coureur d’ultra qui vous dit qu’il n’a jamais mal vous ment. On ne l’élimine pas, on apprend à la reconnaître et à vivre avec, un peu comme on fait la paix avec un vieux voisin bruyant, sans jamais vraiment l’apprécier.

Ce que ça change dans la tête

Sur toutes les courses courues, il y a eu quelques abandons. Le plus marquant reste mon premier 100 miles. Physiquement prêt, mentalement prêt (ou du moins je le croyais). Une douleur sous le pied traînait depuis plusieurs mois, une de ces gênes qu’on repousse à plus tard parce que « ça devrait passer ».

Le début de course s’est déroulé presque trop bien. Les conditions étaient parfaites, l’allure filait tranquillement vers une arrivée autour des 40 heures, un temps tout à fait honorable pour mon humble niveau. La première nuit est passée sans encombre. Puis, au 120ᵉ kilomètre, alors que l’arrivée commençait à se dessiner, mon pied a pris une décision que je n’avais pas prévue. J’ai tiré sur la corde jusqu’au 138ᵉ, jusqu’à ne plus pouvoir poser le pied au sol. Là, il m’a fallu abandonner.

Frustrant, forcément, car tout le reste du corps et de la tête m’aurait mené au bout. Mais cet abandon m’a aussi rassuré d’une certaine manière : la préparation était solide. Il me restait à entendre ce que mon corps essayait de me dire depuis des mois, et que j’avais choisi de ne pas écouter.

Prevention des blessures longue distance

C’est de là qu’est née une rigueur plus complète. Je l’avais déjà dans la structure : les routines, les sorties quel que soit le temps, le coucher à heure fixe entre autres. Mais il manquait ce que beaucoup négligent : les étirements, le renforcement musculaire, et surtout, écouter les spécialistes qui, contrairement à la légende du coureur qui sait tout mieux que tout le monde, ne racontent pas toujours n’importe quoi.

Ce que ça implique dans la vie autour

Mon cercle d’amis s’est resserré sans l’avoir vraiment décidé. On ne s’en aperçoit pas sur le moment, mais on se laisse happer par autre chose : les repas et les soirées sont autant de tentations qui nous détournent de la route qu’on s’est fixée. Le tri se fait naturellement, presque à notre insu, et l’on finit par se recentrer sur ce qui compte pour nous. D’autant que, soyons honnêtes, celui qui n’a jamais goûté à cet univers ne peut pas vraiment comprendre pourquoi on accepte autant de concessions pour courir dans le noir un dimanche matin.

Pour la famille, c’est une autre histoire. On ne peut pas simplement s’absenter, et d’ailleurs on n’en a pas forcément envie. Certains couples n’y survivent pas ; il faut le dire. Il faut apprendre à s’adapter, à faire en sorte que cette passion nouvelle n’empiète pas trop sur ce qui existait avant elle. Courir quand tout le monde dort encore. Éviter de s’inscrire à une course en plein milieu des vacances scolaires. Des ajustements en apparence anodins, qui pèsent en réalité tout leur poids.

Mais la récompense, elle, est à la hauteur de ce qu’on laisse derrière soi. Passer une ligne d’arrivée en pensant à tout ce à quoi on a renoncé pour l’atteindre. Ce frisson là, les yeux humides sans qu’on sache vraiment pourquoi, ce sentiment d’accomplissement et de dépassement qu’on aurait cru impossible quelques années plus tôt. Si c’était à refaire, ce serait sans hésiter.

Alors, pourquoi l’ultra trail ?

Alors, à toi qui hésite encore, qui nous regarde courir pendant des heures sans vraiment comprendre pourquoi, je n’ai qu’une phrase à offrir. Celle qu’on m’a donnée un soir d’entraînement, et qui n’a cessé de se vérifier depuis :

Rien n’est impossible.

Pas dans le sens naïf du dépassement à tout prix. Dans celui, plus juste, de la limite qu’on croyait infranchissable et qui fini par céder. Ce que l’ultra donne en retour de tout ce qu’il prend est difficile à résumer en une ligne : cette fierté sans équivalent d’avoir tenu là où tout semblait dire d’arrêter, cette paix intérieure qu’on ne trouve nulle part ailleurs, ces paysages qu’on ne croise qu’à l’aube ou à bout de forces, et qu’on garde ensuite gravés bien après la course. Le partage aussi, celui de la ligne d’arrivée, mais tout autant celui d’un inconnu croisé sur un sentier volcanique à 4 heures du matin, avec qui l’on tient une conversation dont on ne se souviendra jamais du contenu, seulement du fait qu’elle nous a portés jusqu’au bout.

C’est une forme de religion, oui. On la partage avec une poignée de gens qui savent exactement ce que ces sacrifices signifient, sans qu’il soit besoin de les expliquer. Les autres nous regardent parfois comme des illuminés. Peut-être que nous le sommes. Mais quand le jour se lève sur le chemin des Anglais, et que les frissons reviennent, plus rien d’autre n’a d’importance que de continuer d’avancer.

Voilà pourquoi je fais de l’ultra trail.

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